EDITORIAL

Carte de borneo. Bonne, Rigobert, 1727-1794.

Ce double regard, scientifique et artistique, permet aujourd'hui au plus grand nombre d’approcher, de reconnaître et d’aimer l’art tribal.

Depuis l’aube de l’humanité, l’art et la science forment un couple mythique. L’un et l’autre cherchent, trouvent, inventent, s’interrogent. Ensemble, ils nous décrivent le monde auquel nous appartenons ; ensemble, ils repoussent les limites de nos connaissances et de notre imagination ; ensemble ils participent au progrès de l’humanité. L’art et la Science participent à l’élévation de l’esprit humain en nous montrant la beauté du monde. Lorsque au début du XXè siècle, les peintres et sculpteurs ont regardé les objets ethnographiques rapportés par quelques voyageurs curieux, leur étonnement, leur interrogation et leur admiration pour ces nouvelles formes a été accompagnée d’un formidable développement des Sciences Humaines. C’est ce double regard, scientifique et artistique, qui permet aujourd’hui au plus grand nombre d’approcher, de connaître et d’aimer l’art tribal..

Or la plupart des œuvres majeures de Bornéo datées par C14, sont âgées de plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires.

Surgi des profondeurs d’une forêt mystérieuse longtemps impénétrable, l’art tribal de Bornéo interpelle, questionne et fascine ses admirateurs. Est-ce parce que ces sociétés traditionnelles qui l’ont produit ont disparu avant que nous puissions vraiment les rencontrer? Car contrairement à l’Afrique, et dans une moindre mesure à l’Océanie, nous savons très peu de choses sur ces peuples, leurs cosmogonies, leurs rêves. Certes, au cours du XIX et XXè siècle, quelques aventuriers et scientifiques ont publié des ouvrages de leurs aventures et observations, mais ils ont fait face, déjà, à une mémoire parcellaire en évaporation. Or la plupart des œuvres majeures de Bornéo datées par C14, sont vieilles de plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires. Provenant de grottes funéraires difficiles d’accès découvertes très tardivement, ou de rivières montagneuses où elles ont émergé à la faveur de crues dont l’intensité a bousculé leurs lits, plus rarement de villages abandonnés retrouvés par hasard, elles sont l’éclat d’un passé florissant de tribus totalement disparues depuis longtemps. Les bouleversements religieux, économiques et sociaux qui ont heurté de plein fouet ces sociétés de chasseurs-cueilleurs avant et après la Seconde Guerre mondiale, suivis par la création des États qui se partagent Bornéo (Malaisie, Brunei, Indonésie) ont précipité ces dissipations culturelles débutées, au cours du XIXè siècle, par l’interdiction de la chasse aux têtes, ordonnée par le colonisateur néerlandais, et l’intensification des contacts avec l’extérieur qui a suivi.

De leurs voyages, ces aventuriers-scientifiques nous ont laissé des récits, des gravures, des objets usuels et quelques œuvres d’art.

C’est à cette époque que quelques personnalités s’illustrent en recueillant, avec des moyens rudimentaires et au péril de leur vie, les derniers éléments vivants de ces cultures séculaires. Ces traditions orales sont désormais muettes. De leurs voyages, ces aventuriers-scientifiques ont laissé des récits, des gravures, des photographies, des objets usuels et quelques œuvres d’art. C’est donc naturellement vers eux que nous nous tournons pour essayer d’apercevoir quelques éclats du passé de ces peuples dont le présent n’a gardé qu’un mince et bien pâle reflet.

De nouvelles méthodes d’investigation et d’analyses scientifiques proposent une autre lecture de l’Histoire de Bornéo et par extension de celle de l’Asie du sud-est et de l’Océanie.

Mais au début du XXIè siècle, l’histoire de l’art de Bornéo ne peut plus se lire uniquement par le prisme d’anciens travaux enfouis dans les bibliothèques. Les récents et fulgurants progrès technologiques de la science offrent de nouvelles perspectives. De nouvelles méthodes d’investigation et d’analyses scientifiques proposent une nouvelle lecture de l’histoire de Bornéo de l’Asie du sud-est et de l’Océanie. Par exemple, les scientifiques qui étudient le peuplement de l’Australie et de l’Océanie à la lumière des nouvelles découvertes archéologiques et de nouvelles datations, dessinent de nouveaux contours de cette extraordinaire épopée. Par sa forme massive et son emplacement géographique central en mer de Chine du Sud, Bornéo est un témoin majeur de ces vagues migratoires successives qui se sont déroulées depuis plus de 40 000 ans en Asie du sud-est. Grâce aux progrès scientifiques, l’ADN des ossements nous parlent et les peintures rupestres sont datées avec précision. Notre connaissance de la plus longue et plus grande migration de l’histoire de l’Humanité est de plus en plus précise.

Dans ce blog :

Dans ce blog, vous découvrirez le récit exclusif de la découverte archéologique, dans une rivière de l’Apo Kayan, un massif montagneux du centre de Bornéo, d’une sculpture monumentale à l’esthétique majestueuse unique. Les scientifiques qui l’ont examinée ont recueilli des informations inédites à ce jour sur son histoire ; un véritable voyage dans le temps. Longtemps mystérieuse, la formation géologique de Bornéo vous est raconté en trois articles. Grâce à de nouvelles datations de roches, les scientifiques approchent le scénario le plus probable. Enfin, les bois utilisés par les maitres-sculpteurs dayaks pour façonner des œuvres qui résistent si longtemps aux dures conditions climatiques de la forêt tropicale sont décryptés et analysés pour révéler leur mémoire intacte.

Les articles à paraître prochainement aborderont d’autres caractéristiques de l’art dayak et de Bornéo et leurs informations scientifiques résultant d’investigations sur le terrain ou en laboratoire. Merci de votre intérêt et bonne lecture.

« Se tenir sur les épaules des géants et voir plus loin, voir dans l’invisible à travers l’espace et à travers le temps. Pouvoir remonter vers le passé à contre-courant, pouvoir distinguer à travers le long écoulement des âges, des éclats de passé qui soudain ressurgissent de l’oubli, des traces, des témoignages muets et inscrire dans notre mémoire le souvenir de ce que nous n’avons jamais connu »

« Sur les épaules de Darwin » Jean-Claude Ameisen, France Inter 

Bertrand Claude